Test – Realm of Ink : L’encre la plus pâle vaut parfois la perte de mémoire

Fondé par une jeune équipe hongkongaise issue de grandes universités chinoises et internationales, Leap Studio est un studio indépendant ambitieux. L’équipe vient de marquer les esprits avec la sortie de son premier titre, Realm of Ink, un jeu d’action roguelite salué unanimement pour sa direction artistique remarquable inspirée de la peinture à l’encre chinoise traditionnelle. Sur sa lancée et fort de l’intérêt suscité auprès des joueurs, le studio poursuit le développement de sa signature visuelle en annonçant déjà son prochain projet, Realm of Taiwu. Mais intéressons-nous au premier mentionné dans un premier temps.


Sur le papier, Leap Studio a coché quelques bonnes cases dès le menu principal : on a du remappage de touches complet (testé au pad, ça répond plutôt bien), un aim assist désactivable, la possibilité de virer le screen shake et une option « maintien de touche » pour attaquer sans se détruire le pouce. Pratique pour l’accessibilité physique. En revanche, dès que l’on touche au visuel et au texte, c’est la douche froide. La police d’écriture est une horreur pour la lisibilité (les dyslexiques vont souffrir), les couleurs de texte jurent parfois totalement avec le décor en arrière-plan, et la traduction française bave hors des cadres ou se fait couper la chique. Pour un jeu basé sur l’encre, c’est dommage de rater son écriture.

Pour autant, l’ambitieuse équipe de Leap Studio nous balance son premier titre avec une promesse forte : dépoussiérer l’action-roguelite grâce à une direction artistique inspirée de l’estampe et de l’encre de Chine. Au premier coup d’œil, ça flatte la rétine, ça rappelle le maestro Okami, la nervosité de Gunfire Reborn ou la grâce d’Unruly Heroes. Mais très vite, la couche de peinture s’écaille dès qu’on pose les mains sur la manette. Tout commence en incarnant « Red » (ou « Rouge » dans une VF au mot-à-mot assez désastreuse), une épéiste qui réalise qu’elle n’est qu’un personnage fictif piégé dans un recueil d’histoires, régi par l’Esprit du Livre. Son but ? Casser des bouches, traquer le Démon Renard et déchirer son destin tout tracé. Dans les faits ? C’est ultra verbeux pour pas grand-chose. L’histoire est parfaitement oubliable, la narration s’éparpille dans des dialogues mal calibrés et des notices de lore indigestes. On finit très vite par marteler le bouton pour passer les dialogues et retourner casser du démon.

Mais ce n’est pas encore là que le pinceau s’emmêle le plus puisque le jeu copie la formule Hades (salles à nettoyer, dashs, choix de récompenses), mais oublie ce qui fait le sel d’un grand roguelike : l’exigence et la clarté. On s’ennuie assez vite. Les combats sont d’une répétitivité affligeante et manquent cruellement de lisibilité. Quand votre build commence à monter en puissance, l’écran devient un véritable feu d’artifice d’encre où l’on ne comprend plus rien à ce qu’il se passe. Pire encore : malgré la puissance sous le capot de la Switch 2, le jeu souffre de petits freezes bizarres en début de salle et d’importantes chutes de FPS dès que la zone est saturée d’ennemis. Le système de jeu encourage le stacking de stats brutes plutôt que le beau jeu, ce qui casse toute la tension. Heureusement pour les joueurs, on trouve aussi quelques éléments positifs bienvenus.

À ce titre, le vrai (et presque seul) gros point fort du titre est évidemment l’aspect graphique. La direction artistique 2D est superbe, soignée, et les animations à l’aquarelle sont magnifiques. Traverser ces estampes vivantes a un vrai charme. Côté level design, par contre, c’est le néant : des arènes plates interconnectées, sans aucune interaction environnementale ni piège malin. C’est joli, mais c’est un décor vide. Quid de la narration ? La boucle s’articule autour de 5 chapitres composés de salles générées de manière procédurale, avec des embranchements classiques (or, soins, reliques, élixirs). Une run moyenne prend entre 15 et 20 minutes. Le rythme est correct, mais la structure des niveaux est tellement générique qu’on a l’impression de refaire la même pièce en boucle.

Pourtant, le bestiaire est relativement impressionnant et le folklore chinois est à l’honneur avec des démons renards, des esprits-miroirs et même des fées pivoines. Visuellement, les monstres ont de la gueule et chaque chapitre tente d’apporter son identité. Malheureusement, leurs comportements sont simplistes et les affrontements deviennent redondants à souhait au bout de deux, trois runs. Côté équipement pour les mener, là encore il y a de la variété : une dizaine de personnages jouables à débloquer, des Reliques d’Encre pour façonner ses compétences, et Momo, un petit familier d’encre qui évolue selon votre build (lui on l’aime bien). L’économie en jeu est plutôt bien pensée avec des marchands et des repas à acheter pour booster ses stats. Malheureusement, cette variété est gâchée par un équilibrage à la hache : certains combos légendaires roulent totalement sur le jeu sans demander le moindre effort tandis que certaines combinaisons ne font presque rien. 

Outre la boucle principale et son arbre de compétences permanent à l’auberge (la Stèle du Talent), le jeu propose un mode sans fin déblocable après une première victoire. L’idée est sympa pour tester ses builds, mais sur le plan technique, c’est le festival de la diapositive : les chutes de FPS y sont encore plus violentes. On espérait se rattraper sur l’aspect sonore, les instruments traditionnels chinois apportant une petite touche dépaysante au début, mais la musique s’oublie instantanément, elle aussi. Ça manque cruellement de punch et d’épique pendant les combats de boss. Mention spéciale (négative) aux doublages de la marchande qui entonne une chansonnette capable de vous percer les tympans. Leap Studio n’a pas froid aux yeux puisque malgré un jeu quelque peu bancal, la suite arrive pour continuer à décliner sa signature visuelle. Espérons qu’ils embauchent des ingénieurs d’optimisation d’ici là. Autre détail agaçant : le jeu ne propose qu’un seul emplacement de sauvegarde. Si un pote veut tester le jeu sur votre console, c’est soit il efface votre partie, soit il repassera. Ou pas…


Realm of Ink est une magnifique coquille vide. Porté par une direction artistique enchanteresse qui flatte la rétine, le titre de Leap Studio s’effondre malheureusement manette en mains sous le poids de combats répétitifs, d’une lisibilité aux fraises et de problèmes d’optimisation incompréhensibles sur Switch 2. Les fondations sont là, mais en l’état, après quelques heures, l’ennui pointe le bout de son nez. Dommage, la peinture était belle.

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