L’événement était forcément de taille : par la force des contraintes géopolitiques au Moyen-Orient, l’organisation saoudienne a décidé de faire migrer son tournoi mondial phare en Occident, plus particulièrement sur nos belles contrées. Enfin « belles contrées », ne nous enflammons pas : certes, l’EWC édition 2026 s’est tenue dans la ville lumière, la capitale parisienne, mais dans l’obscur antre du Parc des Expositions de la Porte de Versailles dont même les membres du Comité olympique avaient eu du mal à vendre les atouts pour les Jeux Olympiques 2024. Qu’à cela ne tienne ! Il fallait un lieu d’accueil capable de recevoir des milliers de joueuses et de joueurs professionnels de la scène esport et comme on n’avait absolument rien de prévu en termes de conventions cet été, on s’est dit qu’aller explorer les coulisses d’une telle machine allait être intéressant. Récit de notre voyage sur plusieurs semaines en terre saoudienne délocalisée.

Bon, ok. Mais c’est quoi l’EWC ? Il s’agit d’abord d’un acronyme : celui d’Esport World Cup. L’une des plus grandes compétitions mondiales de la scène esportive avec pas moins de 7 semaines de compétitions. Aux prises, des clubs bien connus dont nos Français de Vitality, Karmine Corp ou encore Gentle Mates. Les plus footeux l’auront donc noté : ce n’est pas une « vraie » coupe du monde au sens où l’on pourrait l’entendre, mais plutôt une « coupe du monde des clubs » (pour parler en termes FIFA) calquée sur le modèle des Jeux Olympiques avec 25 disciplines représentées. Sacré bordel… La coupe du monde des pays, la véritable, aura lieu en Arabie Saoudite en novembre 2027 et se nommera l’Esports Nation Cup. Encore l’Arabie Saoudite ? Oui, encore. L’État pétrolier est omniprésent et à juste titre puisqu’il ambitionne d’être la terre numéro un des compétitions esportives. La preuve en est avec sa monstrueuse Team Falcons aux résultats éloquents.
Pourtant, l’histoire démarre à la sauce tricolore. En 2003, la défunte Esport World Convention (ESWC) voit le jour et c’est au Futuroscope de Poitiers que les premières LAN party (vous vous sentez vieux ? C’est le cas) voient le jour avant de débarquer à la Paris Games Week. À cette époque, la scène esportive était balbutiante dans l’Hexagone et on était encore loin d’imaginer le phénomène international que cela allait devenir. De 2018 à 2023 la marque tombe dans l’oubli total après plusieurs échecs dans sa quête d’acquisition d’un public fidèle et se voit rachetée par un consortium saoudien qui modernise le tout et ambitionne d’en faire la compétition esport numéro 1. La première édition a lieu en 2024 à Riyad. L’édition parisienne était donc le troisième opus de cette organisation aux moyens démesurés.

Ce petit point historique derrière nous, il est temps de faire le bilan de ce que nous y avons vu et vécu. Évidemment, nous n’avons pas pu couvrir l’ensemble des semaines de compétition et encore moins tous les jeux en lice, alors seule la section parisienne de nos hommes de l’ombre est allée arpenter les allées de cette EWC. Et la première chose frappante : elles étaient loin d’être bondées à l’ouverture. En guise de mise en bouche, nous sommes donc allés voir ce que donnerait un tournoi sur EA FC pour lequel nous attendions une foule en délire, des ultras, des maillots de foot… Et non. Malgré les honneurs de la STC Arena, la plus grande des scènes mise à disposition, le premier cercle de sièges avait du mal à se remplir. Pourtant, EA FC a la particularité de proposer une spécificité : de véritables clubs de football professionnel sont représentés par le biais de leurs joueurs pro. Manchester City, Atletico Madrid, AS Monaco et même un alléchant partenariat entre le Paris Saint-Germain et la Team Vitality, donnant naissance à un maillot exclusif.
Electronic Arts, racheté par l’Arabie Saoudite (et oui, encore) en pleine compétition pour une somme astronomique, avait droit à un stand exclusif et des sosies plutôt bancals de stars du ballon rond. Le fait de ne pas voir grand monde en ce milieu de tournoi était donc plutôt surprenant pour un jeu de cette trempe. Cela s’explique peut-être par un rythme assez lent comparé à un véritable match de foot ou le manque d’interaction des joueurs avec le public. Quoi qu’il en soit, EA FC n’a pas attiré comme on l’attendrait d’une des simulations les plus vendues chaque année. Du côté des jeux mobiles comme Mobile Legends ou Team Tactics et des jeux de combat comme Street Fighter 6, c’est le carton plein en revanche. Mais sur des scènes bien plus modestes. En espace presse, d’une capacité d’environ 100 personnes assises, ce n’est pas non plus la joie pour aucun de ces jeux. Malgré des moyens présents, on se rend vite compte lors de cette première semaine que certains jeux attirent nettement moins que d’autres.

La première belle affluence à laquelle nous avons pu assister est la compétition sur Call of Duty : Warzone. Il faut dire que la scène esportive de « Kalof » est suivie depuis de nombreuses années avec ses propres events en ligue fermée et des noms de clubs ronflants comme le Faze Clan, les G2 ou les Gentle Mates, tous présents, avait de quoi attirer. La poule aux œufs d’or d’Activision, le mode battle royale, a donc l’honneur de son propre tournoi et c’est bien plus dynamique que le ballon rond !
Le public est d’ailleurs plus réactif et sait répondre davantage présent. Ce n’est pas encore le feu d’un Major de Rocket League mais l’ambiance va crescendo au fil des semaines. Ce dernier est d’ailleurs l’ultime tournoi auquel nous assisterons, le seul probablement à quasiment remplir les tribunes hautes de la STC Arena. Il faut dire que le titre de Psyonix a une véritable communauté qui pousse les équipes de tournoi en tournois et, tout comme le Major du mois de mai à l’Arena de la Défense, l’engouement était bien là. Moindre, mais bien là. Il fallait bien que la formule prenne au fil des semaines…

Dans les faits, les organisateurs mettent en avant les chiffres impressionnants des vues sur l’event (850 millions de spectateurs pour 400 millions d’heures visionnées) mais ne communiquent pas réellement sur les données des visiteurs physiques. En coulisses, il est évident que les allées étaient clairsemées tout au long de la compétition. Certes, l’EWC a été organisée en quelques semaines seulement, certes c’est en plein été, certes les compétitions esport ont davantage vocation à être visionnées. Mais tout de même. On parle d’un tournoi mondial aux moyens dantesques, d’une campagne marketing agressive dans tout Paris, d’une scénographie exceptionnelle digne des plus grandes compétitions sportives, de prix plutôt abordables ayant donné accès à des guests (Karim Benzama, Pierre Gasly, Cyril Gane) et d’un merchandising aguicheur.
Alors qu’est-ce qui coince ? On se le demande car tout était réuni pour une grande fête populaire, mais la scène esport, si elle a ses fans, manque encore peut-être d’une grande icône reconnaissable du grand public pour tout exploser sur son passage. La France a eu la chance d’organiser de magnifiques évènements mondiaux auxquels nous avons pu participer (Worlds et Major de Rocket League, Six Invitational) mais l’EWC était peut-être la compétition du « trop » : trop massive, trop grande, trop tapageuse. Trop tôt ? Peut-être. Quoi qu’il en soit, l’EWC 2026 est une belle réussite en termes d’organisation dans un si court laps de temps et n’a pas à rougir face à ce qui se fait pour le sport traditionnel. Ne manquait qu’un public constant et régulier, encore à trouver pour passer un cap majeur.


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